Je ne suis pas un technicien. Je ne mesure pas mes malades. Le moins possible. J’essaie plutôt de les comprendre. Mais il faut pouvoir. Je suis un privilégié...
Mon père, qui était médecin à Puteaux, voyait défiler plus de cinquante clients par jour dans son cabinet. Comment savoir ce qu’ils sont, ce qu’ils ont ? Cinq minutes d’examen, la pince à perforer, la carte, la machine à diagnostic, l’ordonnance imprimée, la feuille S.S., le timbre payant, coups de tampon, c’est fini, allez vous rhabiller, au suivant. Il haïssait sa profession telle que lui et ses confrères étaient obligés de l’exercer. Quand l’occasion s’est présentée pour moi de venir ici, il m’a poussé dans le dos de toutes ses forces. « Vas-y ! Vas-y ! Tu auras une poignée d’hommes à soigner. Un village ! Tu pourras les connaître... »
Il est mort l’année dernière, épuisé. Son cour l’a laissé tomber. Je n’ai pas même eu le temps d’être là. Il n’avait sans doute jamais pensé à se perforer sa petite carte personnelle et à la glisser dans la fente de son médecin électronique. Mais il avait pensé à m’apprendre certaines choses que lui avait apprises son père, médecin en Auvergne. Par exemple, à tâter le pouls, à regarder une langue et le blanc d’un œil. C’est prodigieux ce que le pouls peut apprendre sur l’intérieur d’un homme. Non seulement sur l’état momentané de sa santé, mais sur ses tendances habituelles, son tempérament, et même sur son caractère, selon qu’il est superficiel ou enfoncé, agressif ou introuvable, unique ou doublé, étalé ou pointu, soyeux ou râpeux, selon qu’il passe tout droit ou qu’il fait le dos rond. Il y a le pouls du bien portant et celui du malade, il y a aussi le pouls du sanglier et celui du lapin.
J’ai aussi, bien entendu, comme tous les médecins, un diagnostiqueur et des petites cartes. Quel médecin n’en a pas ? Je ne m’en sers que pour rassurer ceux qui ont plus confiance dans la machine que dans l’homme. Ici, heureusement, ils ne sont pas nombreux. Ici, l’homme, ça compte.